Photos #11 et #12 – Sahara et Atlas – hiver Berbère

Avec le temps…

Un mois après les faits, j’ai enfin parcouru, classé et sélectionné les photos du dernier mois de voyage. Une période d’une densité exceptionnelle, riche en aventures et en rencontres. J’ai divisé cet itinéraire en 2 albums – le Sahara et l’Atlas, mais ces deux « épisodes » sont étroitement imbriqués.

Au menu de l’album 11 – Comme une odeur de sable les oasis de la vallée du Ziz, les courbes affriolantes des grandes dunes de Merzouga, l’ami Zayd, le désert sous la pluie, un week-end mémorable chez l’oncle Mohamed (Kif, méchoui, famille), les crêtes nues du Jbel Sargho…

Au menu de l’album 12 – cimes Amazzighs les aplombs des gorges du Todra, les plateaux du haut Atlas et les fiers Amazzighs d’Agoudal, un col enneigé, l’opulence rouge de la vallée du Dadès, le paisible foyer troglodytique de Yussef, ses enfants et sa compagne…

Souhaitons que ces photos te permettent de mieux te représenter ces contrées magiques… et ces rencontres qu’il me reste à te raconter. Avec le temps. « Ceux qui sont pressés sont déjà morts », dirait mon ami Zayd

Les liens :

Vers le désert #11 – Comme une odeur de sable : http://www.flickr.com/photos/elmoulouf/sets/72157641314690074/

Vers le désert #12 – Cimes Amazzighs : http://www.flickr.com/photos/elmoulouf/sets/72157641316626473/

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Fin d’une aventure – début d’une autre

Lille. Il pleut. Tout va bien.

Me voici presque revenu au point de départ. D’un coup d’avion magique. 4h pour remonter 4 mois de temps. Soit 1h de vol pour parcourir l’équivalent d’un mois de vagabondage. Cela donne à penser.

La Baraka nous a accompagné au long de ces dernières semaines. Yussef et Zayd, ces 2 chers amis de la route, ont réservé un bel accueil à ma mère. A sa manière, elle a pu croquer un bout de cette route, de ce pays et de ces gens merveilleux. Nous raconterons cela, comme je m’y suis engagé. Très bientôt.

Le retour s’est déroulé aussi bien qu’il pouvait se dérouler. Vélo dans un sac – carapatte express à Maraksh – Salamaleks et derniers petits plaisirs. Vol de nuit. Frayeur à l’atterrissage. Choc de température.

Je suis content d’être de retour, et pressé d’entreprendre tous les voyages du futur. Ci-dessous, en voici un qui devrait m’occuper un moment….

Merci à toi, lecteur, d’avoir accompagné ce périple. Ce fut un authentique plaisir de te raconter tout cela. Tout cela, et tout le reste.

Trek salama – que tu chemine en paix.

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Voici la petite créature qu’Aurélie porte dans son ventre. Sortie en salle prévue pour juillet !

Kidnapping Amazirgh – fin de parcours

On m’avait prévenu : les berbères sont redoutables.

Vous échangez 3 mots fantasques au bord d’un chemin, et vous voila partie pour une nuit de palabres, de gestes d’amitiés, d’hospitalité sincère et limpide. Bien souvent, cette première nuit en appelle une autre, qui en appelle une autre, qui en appelle une autre… Et vous voilà prisonnier, hôtage d’un temps qui n’existe pas – perdu dans vos montagnes – loin, très loin des préoccupations du vaste monde.

Et chaque matin, votre esprit cartesien vous rappelle que l’heure tourne – que chacune des journées passées ici ne sera pas passée ailleurs. La peau du tambour rétrécit. Malgré tout – plutôt que de hâter la marche, de terminer par un rush boulimique, vous vous en remettez à votre kidnappeur. L’Amazirgh – ce montagnard fier et humble, discret et bouffon, simple et philosophe, pauvre et généreux. Entre de si bonnes mains, vous lâchez tout… la route, le blog… pour ne consommer qu’un nectar universel : la paix du foyer. 

Voila pourquoi depuis 2 semaines, rien n’a été posté sur ce blog. Et pourtant, beaucoup… beaucoup d’eau à coulé sous les dattiers. Tellement d’ailleurs qu’il serait incongru d’attaquer un véritable récit maintenant. Je m’y engage : tout ceci sera raconté à mon retour. Avec les formes, et une belle série de photos… En attendant, voici quelques nouvelles plutôt factuelles. 

Route et étapes depuis les dernières publications

J’ai rédigé les derniers articles à Rachidia, logé confortablement chez Hind. J’en suis parti le 16 janvier, direction les dunes de Merzouga. Depuis ce nouveau (et énième départ), tout s’est enchaîné  : La splendeur des Oasis; la pluie dans le désert; les crètes affriolantes des dunes… puis 3 jours dans l’humble foyer de Mohamed – à Alnif- en compagnie de Zayd, Ali-Baba, Mostafa… puis la lente et magnifique ascension de l’Atlas par les gorges du Todra – jusqu’à Agoudal, village le plus haut du Maroc (2400m),  terre des Amazirgh les plus fières et les plus accueillants.

Le hasard a voulu que je reste 4 jours à Agoudal. Le hasard a voulu qu’Abdu me propose de loger dans une petite piaule construite à la va-vite au dessus du café du village. 4 jours à explorer ces cimes dures et désolées, à passer des soirées au café avec une jeunesse affable et lasse.  A vivre froidement et chichement dans ce village isolé. Puis l’orgueil insensé du cyclovagabond m’a poussé à entreprendre l’ascension d’une piste manifestement impraticable (tizi’n Ouano). Un dernier baroude d’honneur… « en vélo ça passera… » Et c’est passé au forceps. 10 km à pousser le vélo dans la neige et la boue… à 3000m d’altitude… pas vraiment un régal… et en prime une bonne bronchite…

En dépit de la fatigue… ou plutôt grâce à elle… la route m’a offert son plus beau cadeau : la rencontre de Yussef et de sa famille, à Imdiazen, au coeur des gorges du Dadès. Me voyant épuisé, Yussef m’invite à passer la nuit chez lui. Divine surprise, il parle un excellent français. Divine surprise, c’est une personnalité extraordinaire. Divine surprise, c’est le foyer le plus accueillant qui existe sur la terre.

La fin d’une itinérance

En ces contrées où tout est possible, il est fréquent que les faits décident pour vous. Baraka. La fortune a décidé que l’itinérance à vélo prendrait fin chez Yussef. Voici comment cela s’est passé :

Après 2 nuits d’une amitié redoutablement douce et appaisante – l’heure est au départ. Il me reste quelques jours pour arriver à Ouerzazate, fin programmée de l’aventure.  Tout est dans les sacoches, les salamaleks sont faits. Il est 13h, tard déjà. A regret, je chevauche la monture… et m’apperçoit que la roue arrière est à plat. Et merde. Que faire ? Réparer ? Modifier le programme ?

Réflechir vite.

Waja. Yussef, je te laisse mon Hmaar (âne). Baraka. Je pars à pieds à Ouerzazate chercher ma mère, et nous revenons chez toi tous les deux. La route en vélo s’achève ici, et c’est merveilleux. Le corps, l’esprit, le temps, les présages – tout indique que c’est ainsi que cela doit se passer.

Le vagabondage prend fin. A l’instant même où j’écrit ces mots. Les derniers jours au Maroc sont faits d’une autre étoffe, plus chaude et plus soyeuse. Il s’agit d’un petit voyage de 12 jours avec ma mère. Avant de rentrer par avion, le 14 février.

Walidati

Ma mère – Marie-Laure – arrive dans 2 heures à l’aéroport de Ouerzazate. Nous filons ensuite chez Yussef, qui nous attend avec sa femme Fatima et 7 de ses 9 enfants. Nous y restons un petit moment avant de partir avec Zayd explorer la vallée du Draa (Zagora, Mhamid). Puis nous revenons dans l’Atlas randonner quelques jours, avant de partir pour Maraksh.

Je constate que mes « amis de la route » sont honorés et enchantés d’accueillir walidati (ma mère). J’en suis ravi. S’il est une chose que les marocains – et singulièrement les Amazirgh – m’ont insufflé, c’est le sens de la famille. Et s’il est une chose à laquelle j’ai pris un grand plaisir pendant ces 4 mois d’aventure, c’est de créer des passerelles entre les mondes.

J’aurai l’occasion d’y revenir, mais il n’est jamais trop tôt pour le dire : je remercie avec une immense gratitude toutes les personnes qui m’ont accueilli sur ce parcours. Que ces passerelles demeurent et qu’elles s’embellissent avec le temps !

El Kelaa M’Gouna, 02 février. Km 3700.

photos #9 et #10 – Asilah interzone & Le dessus de l’Atlas

Eh ! Sûr que vous les attendiez impatiemment… voici les photos de l’amie Jamila, du Lonely Palass – mais aussi des SaHrab et des ruelles chaleureuses et colorées d’Asilah. 2 semaines de repos, pendant lesquelles je n’ai pas vu le temps filer. Finalement pris la route le 6 janvier, en direction d’Azrou – piémont du Moyen-Atlas.

La route d’Azrou à Er-Rachidia (portes du Sahara) a été courte : 6 jours, 350 km environ (Azrou-Aïn Leuh-Itzer-Midelt-Errachidia). Mais exceptionnellement intense… et splendide.  Au menu de ce parcours : les superbes paysages sylvestres du moyen atlas (cèdres et singes garantis), une vache qui fait la tête, les canyons du Haut-Atlas, les premières oasis et leurs Casbahs, et une bonne plâtrée d’anecdotes…

Posé depuis ce dimanche à Er-Rachidia, chez Hind, Zineb et la petite Malak. Un séjour bien confortable qui se termine demain à la fraîche. Route vers l’Erg Chebbi (130 km, 2 jours) où je retrouve Zaïd pour un tour en chameau. Difficile de résister au pittoresque promène-couillon…

Après cela, le retour s’amorce doucement. Doucement…

Lien vers l’album Asilah interzone : http://www.flickr.com/photos/elmoulouf/sets/72157639812607674/

Lien vers l’album Le dessus de l’Atlas : http://www.flickr.com/photos/elmoulouf/sets/72157639812607674/

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Noël dans l’interzone #3 – Un étranger aux grandes oreilles

Il faudrait bien du temps pour faire les portraits que je voudrais faire – ceux de Nathalie, de Ahmed, de Hassan, de Zineb, Malak et Hind… sans parler des rencontres d’un soir – Foued, Hafid, Zaïd… – toujours surprenantes.

Il faudrait du temps, et une certaine indécence. Car donner à lire ces histoires a quelque chose de gênant – pour moi et pour ces personnes, qui existent bel et bien … et qui lisent ce blog.

Plutôt que de faire ces portraits, l’envie m’a pris de réfléchir aux raisons qui font qu’un voyageur – étranger aux grandes oreilles – peut être amené à vivre des amitiés soudaines, très fortes et très franches. 

Le privilège du voyageur 

Avec mon ami Zaïd, guide de métier, nous avons médité sur ce qui différencie le voyageur et le touriste. Le voyageur a un statut unique. Ses ressources (le temps, l’immersion, la disponibilité)  lui offre de grandes possibilités d’échanges et d’aventures. Le voyageur sollicite l’aide des habitants qui se trouvent sur son chemin. Le touriste, pour sa part, monnaye cet aide auprès de professionnels. D’où un traitement différent.

C’est particulièrement vrai au Maroc, pays partagé entre une extraordinaire culture de l’accueil et un tourisme de masse juteux et obscène. En ces terres berbères et musulmanes, l’accueil est une règle d’or. Le voyageur est un privilégié. On lui ouvre grand les portes, et on lui offre tout. J’en fais l’expérience pratiquement tous les jours.

Ce goût de l’accueil – « bienvenue au Maroc » – repose à la fois sur un impératif moral, lié aux valeurs de l’Islam,  et sur un authentique plaisir d’échanger. Plaisir d’échanger ?

Abdulwahad

Abdulwahad, humble paysan, est tout heureux de m’offrir un bout de terrain pour la nuit.

Le voyageur est un cadeau. Il déboule sans crier gare et offre la délicieuse perspective de s’échapper de la routine. Il apporte de l’air dans des circuits fermés. Rien que par sa présence – qu’il parle ou qu’il ferme sa gueule – c’est un divertissement. Une curiosité. Un phénomène. Surtout quand il est monté sur un vélo et chargé comme une mule. ça fait marrer les gosses, c’est déjà beaucoup.

il m'apporte le thé et le pain au petit matin, puis part au travail

il m’apporte le thé et le pain au petit matin, puis part au travail

Et puis le voyageur occidental est un invité de marque. On lui accorde tous les honneurs. Il représente un passé et un présent souvent idéalisé. C’est une ouverture sur des horizons interdits. Une mine d’information. Un contact précieux. Comme si on accueillait le consul…

Enfin, un voyageur, ça pose des questions. ça s’intéresse à la vie de tous les jours. ça essaie de faire la causette. Or les gens aiment parler d’eux. C’est l’alpha et l’oméga des relations humaines. Les enfants, le travail, le thé, la pluie et le beau temps, les amours, les combines, le village… toutes ces questions créent un socle de confiance. Le voyageur fait rapidement partie de la famille.

La dynamique du provisoire

Il existe une autre caractéristique des relations humaines du voyageur. C’est la dimension provisoire, éphémère des rencontres qu’il fait.

Une aventurière à la petite voix et au grand coeur. Au plaisir, Nathalie !

Le voyageur passe et repart. S’il trouve des atomes crochus ici ou là – il va droit au but. Ne pas perdre de temps. Aller à l’essentiel. Vivre les amitiés à fond – dire ce qu’il y a à dire. Partager les rêves, les passions et les angoisses. Tirer des plans sur la comètes. Profiter avant le départ. Départ souvent repoussé, mais toujours inéluctable.

Et puis… On peut tout dire à un étranger. Il repartira. Il emmènera les secrets avec lui. Il est inoffensif. C’est une oreille. Une grande paire d’oreilles, située hors du temps et de l’espace. Loin des soucis, des jalousies, des histoires de famille. On peut tout dire à un étranger – il n’est pas là pour juger.

Hassan et Jamila… A table !

Le voyageur est neutre. Il est même transparent. Il prend pour argent comptant ce qu’on lui dit. Il se positionne sur le terrain de son interlocuteur. En voyageant, il s’est purgé de lui même et de ses croyances. Il arrive vide – désireux de se remplir de son environnement. Les yeux et les oreilles grandes ouvertes. Cette disponibilité est un terrain merveilleux pour vivre de belles relations humaines.

Ces rencontres sont éphémères, mais on espère que l’on se reverra, dans ce monde ou dans un autre. Ne pouvant faire mieux que de s’en remettre au destin. Inch Allah.

Circonstances aggravantes

Evidemment, ça ne se fait pas tout seul. Il y a des circonstances qui peuvent faciliter les choses. En voici quelque unes.

> L’effet expat’ : Il existe un syndrome bien connu des expatriés : on se sent immédiatement très proches des personnes qui partagent les mêmes références culturelles, la langue en particulier. Les expatriés isolés sont ravis de vous recevoir. Ils peuvent partager un tas de trucs qu’ils gardent généralement pour eux. Il se sentent compris. La connivence est immédiate. Les barrières sociologiques qui pèserait en Europe n’ont pas d’effet ici. On est tout de suite proches, intimes. A l’inverse, ils ont souvent des histoires de vie édifiantes pour le voyageur.

Fued, 2e génération installée en France, est venu se ressourcer à Oum Rbia. Il est bien content de trouver un français à qui causer.

Dans une moindre mesure, j’ai ressenti la même chose avec les marocains revenus au bled après une période en France. Ils connaissent le rapport au travail, à l’argent, à la famille, à la religion des européens. Autant de choses que les compatriotes ne peuvent pas comprendre complètement. Une part d’eux-même est frustrée. Le voyageur leur donne la possibilité de l’exprimer. Cela rapproche. Forcément.

> L’effet nomade : Le voyageur nomade, monté sur un vélo ou sur deux jambes, est un objet de curiosité et de respect. Le fait qu’il ait parcouru des milliers de kilomètres, à la dure, pour arriver jusqu’à la porte de votre maison – cela force le respect et l’admiration.

Cela réveille aussi les instincts nomades qui sommeillent en chacun. Prendre la route, ce n’est pas compliqué, la preuve. Aussi, on me questionne assidûment sur le bivouac, le vélo, l’eau, les dangers, le froid… Et quand untel me présente à ses amis, le prénom est toujours suivi de « il est venu de France  à vélo. » Ce qui en général me vaut un traitement de faveur.

Gageons qu’un voyageur qui descendrait d’un bus ou d’un véhicule privé n’aurait pas la même facilité à faire des rencontres.

"Je reviens pour le repas de midi"

« Je reviens pour le repas de midi »

> La langue et les codes : Je constate que le fait d’essayer de baragouiner la langue du pays vous attire une immense sympathie. Avec mes 3 verbes, je suis loin de pouvoir tenir une conversation. Mais demandez le pain ou l’huile en arabe, exprimez des évidences en riant de votre propre maladresse, et vous serez grassement récompensé par des acclamations : « Mais tu parles arabes ! » – « Euh… walou ! » – « Mais si ! Mais si ! »…

Quand aux codes – je ne prétends pas être un expert – mais je remarque que le mimétisme est une pratique bienfaisante. Faites ce qu’on vous dit de faire, observez, reproduisez, et vous gagnerai de grands sourires. Et puis, de l’assurance. Les silences vous deviendront familiers. Vous ne penserez plus : « Qu’est ce que je fous là ». Vous vous contenterez d’attendre que les femmes servent le tajine. Comme tout le monde.

Et puis… c’est bon d’oublier d’où l’on vient. De s’inventer un petit mensonge. Vivre, manger, dormir, converser comme un marocain. Quitte à se frustrer parce qu’il n’y a pas de dessert, pas d’ordi ou parce que vous avez l’impression de n’avoir rien fait de votre journée. Ce dépaysement est bon pour identifier ce qui est essentiel, et ce qui est superflu.

Votre passé vous appartient. Mettez le dans une boîte et consacrez-vous au présent. Celui-là appartient à tous ceux qui sont avec vous.

> To flus or not to flus ?

Dernier point et pas des moindre, la question très déstabilisante de l’argent.  Le cyclovagabond a deux avantages incommensurables sur le touriste : 1/ avec son vélo crasseux et ses fringues pourries, il n’inspire pas vraiment le lucre. Les gens qui l’accostent ne le font pas dans le but de gratter du fric. 2/ Il passe dans des régions isolées où les gens ne pensent pas forcément : occidental=flus. Au contraire.

Cela étant dit, l’écart de richesse est manifeste et la question ne peut pas être escamotée. « Oui, je suis 1000 fois plus riche que toi, et c’est toi qui m’invite« . Je commence tout juste, après 6 semaines, à trouver une posture satisfaisante.

Les rencontres sont généralement fondées sur la curiosité, l’échange, le partage. Bref, un contact désintéressé. L’idée d’une contribution financière est rarement évoquée. Mais le voyageur doit trouver une manière de se sentir à l’aise. Voici ce que je pratique :

– avoir toujours une petite chose à apporter – un aliment rare ou cher (du miel, du fromage, du café, une volaille…), une petite sucrerie pour les enfants (les nougats de Fès ont eu un succès franc et massif !), une friandise pour les grands (un petit morceau de sh** ), etc. S’excuser quand on a rien…

– jouer ou parler français avec les enfants; montrer les gadgets de camping, faire le rigolo. Dans ce pays le bonheur des enfants est le plus grand bonheur des parents.

– Quand cela s’impose, demander si on peut participer un peu. Au moins demander. En général, le refus est catégorique. Mais parfois, il faut savoir s’imposer. Mettre un billet dans la poche. Tu prends et tu la fermes. Yala. Le pourboire est une science pénible à maîtriser, mais très utile.

– Faire marcher l’économie familiale – le voisin qui vend ceci et cela, le cousin qui est taxi, le grand frère qui vend des dattes… Toutes ces choses sont utiles à votre voyage. Font des heureux. Et confirment qu’une relation désintéressée n’est pas une perte sèche…

Ainsi, sans échange monétaire manifeste, vous aurez la conscience très tranquille – et même le droit à un choucrane bezef bezef bezef – car les intentions comptent plus que le numéraire. Elles restent en mémoire alors que le fric disparaît bien vite.

Vous savez maintenant pourquoi un étranger aux grandes oreilles peut – tout en étant vagabond, loin de son pays, au milieu de l’hiver –  affirmer qu’il se sent entouré d’une grande famille, bienveillante et généreuse. Et qu’il ne connaît pas la solitude. Qu’il en voudrait même un peu plus, des fois…

Noël dans l’interzone #2 – Nomad’s land

Comme promis, voici un post dédié au peuple de l’Interzone… Ou plutôt, à un de ses habitants. Un certain Chaoui, témoin parmi les témoins, sage parmi les sages.

Ab Chaoui – Nomad’s land 

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Ab Chaoui est un grand bonhomme. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix et de ses 65 ans – « ou plus » (car sa date de naissance a été falsifiée par son père pour lui permettre d’intégrer l’école) – il a vu et vécu 50 années d’utopies, de bohème et de folles épopées pédestres. A la terrasse d’un café, puis au cours de plusieurs longues et paresseuses promenades, il s’est fait un plaisir de me confier son passé. Un passé qui semble loin, si loin…

La famille de Chaoui est originaire du Sahara, mais elle s’est installée dans la région d’Asilah avant sa naissance. Elle a assez de moyen pour lui offrir des études. Mais à l’école, Chaoui s’emmerde royalement. Le bac en poche, il décide de brûler la vie par les deux bouts. C’est ainsi qu’il prend la route, sac au dos, sans un sous, pour parcourir tous les recoins du Maroc, puis du monde arabe, puis de l’Afrique.

Nous sommes au début des années 60, aux balbutiements de l’ère post-coloniale, dans une paisible bourgade du Nord du Maroc. A 1000 lieux de la mouvance hippy qui fait ses premières dents dans les pays riches.

Sans boussole, Chaoui trace sa route. Pour vivre, il « exerce tous les métiers »; pêle-mêle : la mécanique, la vente, le deal, le jardinage, la pêche, la cueillette sauvage, l’artisanat, la peinture, la photo… Mais surtout, il choisit de vivre chichement, marchant là où le vent le porte, donnant de sa personne, sollicitant l’hospitalité. 

Ce que nous appellerions du vagabondage, mais que lui appelle du nomadisme. Chaoui se revendique nomade. Il n’appartient à personne, à aucune terre, et il en est fier. 

IMG_4852Ces voyages africains se succèdent au long des années 60, se terminant à chaque fois à Asilah, sa « base arrière ». De là – si près de Tanger et de Chefchaouen, hauts lieux de la culture hippy – il accueille et accompagne une foule de voyageurs chevelus, leur fournissant du haschisch, des conseils, des récits. S’il fume ? Il se marre : « Je crois que personne n’a fumé autant de haschisch que moi… ». D’ailleurs, il connaît bien les combine pour convoyer la précieuse marchandise du Rif à Asilah… et il connaît la taule. Curieux témoignage d’un respectable monsieur de 65 ans… « ou plus ».

Invité par des amis français qu’il a gardé jusqu’à aujourd’hui, il vient en France, permis de sejour en poche. Nous sommes en 1975. il séjourne à Bordeaux, puis intègre la communauté bohème du quartier latin. Il loge dans une petite piaule où il s’entasse avec quelques étudiants. Ce qu’il y fait, je n’en sais rien. Comme tout le monde, je suppose: il brasse des idées, fume du hasch, participe à des actions… et se balade dans l’Europe hippy avec ses amis de l’époque.

Mais l’instinct nomade l’emporte. Malgré ses amitiés et le respect qu’on lui accorde, il ne se voit pas vivre en France. Il reprend la route, sac au dos – dormant dans les gares, les parcs, les cours, en direction de l’Italie.  » La France est un pays dur pour les vagabonds ». Il se souvient qu’a Grenoble – en plein hiver – il doit improviser une traversée des Alpes jusqu’à Modane. Avec les quelques frippes qu’il traîne sur son dos. Sous la neige.

Ce séjour européen aura durée une année. Puis Asilah, encore et toujours. Il a un petit atelier où il bricole et où il peint des toiles, d’inspiration surréaliste. A cette époque, Asilah commence à devenir le carrefour culturel qu’elle est aujourd’hui. Mais Chaoui est tenu à l’écart de l’organisation qui porte le Moussem culturel international d’Assilah –  lequel souffle sa 35e bougie cette année.

IMG_4841En fait – ici comme ailleurs – il refuse de prendre une voie institutionnelle. Talentueux en art, il n’expose pas. ça ne l’intéresse pas. ça l’éloignerait de ses valeurs et de son mode de vie. Ses toiles et ses photos, il préfères les donner à ses amis. Chaoui est un homme intègre, un homme de conviction qui fuit les honneurs – préférant se ressourcer dans la solitude et l’itinérance. Il aide. Il donne. Et il reçoit beaucoup.

Avec l’âge, les grandes épopées deviennent de petites fugues. Il trouve une femme qui accepte ses incartades. Il se contente de peu. Quand il a besoin d’argent, il part travailler en ville. Il me raconte par exemple qu’il a été vendeur de Harira (la soupe du soir) à Casablanca. Il y fabrique tous les jours deux grandes gamelles, qui lui rapportent jusqu’à 1500 dh (150€) par jour. Mais attention, il les vend à sa manière. Gratuit pour certain, cher pour d’autres – l’important étant que la pensée soit en accord avec le geste.

Avec les années, sa spiritualité rebelle rejoint les antiques valeurs de l’Islam – dignité, respect, humilité…  Cela doublé d’une ouverture, d’une curiosité et d’une douceur exceptionnelles.

Partout où il passe, Chaoui est auréolé de respect. A Asilah, il est salué par tout le monde. Au cours de nos balades, il s’arrête tous les 10 pas pour causer à un quidam, encourager, questionner, taquiner. Les anciens ennemis sont devenus des amis. Qu’on soit d’accord ou pas, que l’on comprenne ou pas, Chaoui est Chaoui. Une institution. Un sage.

Mais c’est un sage fatigué et usé par la vie. L’image du rebelle lui colle à la peau. »Tu sais, c’est épuisant d’être observé. Jugé. Des fois, j’aimerais bien ne pas être Chaoui. Etre tranquille. La ville m’oppresse. »  Il caresse le rêve de reprendre la route.  Seulement, c’est devenu compliqué. Le corps ne suit plus. L’argent manque cruellement. Il a perdu son duvet – compagnon de toujours. Et Madame ne tient pas à le voir repartir. Il est coincé. Il n’a que sa propre sagesse – et le rythme débonnaire d’Asilah – à se mettre sous la dent.

IMG_4715Ainsi, Chaoui se balade. Il va le matin au café, où il sirote un thé avec une lenteur incomparable. Il fume quelques pipes de kif. Puis il arpente les rues, accompagné de son appareil photo, saluant son monde au passage. Il va au souk, achète des légumes et du poisson, mégotant durement sur les prix. Puis un autre café, quelques pipe, une autre balade. Quelques photos. L’hiver est une saison morte, où les jours se suivent et ressemblent. L’été, il travaille un peu, vend ses photos aux gens de passage.

Ce sont de belles photos, argentiques, qui racontent des histoires. Mais les gens de passage sont ils assez patients pour s’intéresser aux histoires que racontent ses photos ?

IMG_4835Il conserve précieusement les négatifs, qu’il développe quand il a de l’argent. Je lui demande s’il n’a pas songé à passer au numérique. Il me dit que non. J’insiste – dans sa situation, le développement des photos a un coût exorbitant… Mais je comprends que l’argent manque pour entreprendre ce genre de révolution. L’argent et l’envie.

Car a mesure que les années passent, Chaoui adopte cette calme résignation des vieux sages qui regardent derrières eux.  Doublée de cette lenteur merveilleuse, de cette placidité terrifiantes des vieux marocains qui n’attendent plus rien.

Mais lui, Chaoui, 65 ans « ou plus », caresse des rêves de fugue. De grands voyages à pied. D’un nouveau départ. Il me voit passer, jeune occidental bien aidé par la fortune, et passionné par son histoire. Il est à la fois heureux de raconter cette vie fabuleuse… et … si nostalgique…

Nous avons passé 3 bouts de journées ensemble – mais ces bouts de journées durèrent des années. Je ne doute pas que Chaoui y a trouvé du feu-de-tout-bois. La jeunesse a cette étrange qualité de repousser l’inertie – de rendre l’idée du renoncement insupportable. Chaoui m’a donné un aperçu de ses projets – et des raisons pour lesquelles ça n’avance pas. je lui souhaite de trouver la clé. Nous avons rendez-vous à Asilah. Un jour. Inch Allah.

Inch Allah…

Noël dans l’Interzone #1 – Lonely Palass

L’interzone, ça te parle ? Tiens, voilà un lien qui devrait t’éclairer sur cet espace, sorti de l’imaginaire d’un certain Burroughs à l’époque où il habitait Tanger. Tu comprendras, à la lecture de ce post et du prochain, ce que vient faire l’interzone ici et maintenant.  

Lonely Palass

Suite aux invitations répétées de mon ami Hassan, je prends la résolution soudaine de passer la semaine des fêtes à Asilah, charmante bourgade maritime située à 30 km au sud de Tanger. Le projet : m’installer confortablement (et seul) dans sa maison, jusqu’à son arrivée le 31 décembre. Une semaine sédentaire pour me reposer et songer.

Je saute dans le premier bus au départ de Fès. Bien aidé par le chauffeur, qui me sort le grand jeu, j’arrive au début de la nuit et me fait conduire à la maison par le frère de Hassan, Rachid. Leur père, Abdsalem, est là malgré l’heure avancée. Il me fait la visite. La maison est superbe. C’est un « Ryad », organisé autour de son patio et finement décorée. Des objets d’art couvrent les murs et les recoins. Les volumes sont si grands que les murs résonnent sous nos pas. Les chambres, 6 au total, sont équipées du confort d’un hôtel. J’ai le choix. L’embarras du choix.

Soucieux de me laisser en paix, Abdsalem et Rachid s’éclipsent. Je me retrouve seul, à minuit, dans ce palais des délices. Après près de 3 mois d’itinérance – habitué à vivre sous la tente, à cuisiner avec la popotte, à vivre de rien. Je suis égaré. Groggy. Perturbé et amusé de cette situation qui me semble absurde et merveilleuse – juste comme dans un rêve.

Passablement fatigué, je passe ma première nuit à éplucher les 720 chaînes de TV fournies par le bouquet satellite – toutes arabes à l’exceptions de Al-Jezeera world et BFM Business. C’est avec cette dernière – et une petite boulette de hasch – que je passe ma veillée de Noël. A vrai dire, Noël dans le monde arabe, c’est comme l’Aïd  à Vesoul… un truc d’initié…

Cette grande maison m’intimide, juste comme un gros gâteau à la crème qu’on ne sait pas par où commencer. Tant et si bien que je préfère passer ma première nuit dans le canapé du salon… J’ai une semaine de solitude pour m’approprier mon antre. Enfin, c’est ce que je crois.

Car le lendemain matin, Abdsalem et Aïcha, les parents de Hassan, arrivent, guillerets, accompagnés d’une dame d’une trentaine d’année que je prends d’abord pour une de ses sœurs. Elle s’appelle Jamila. Abdsalem m’informe du mieux qu’il peut, dans un mélange d’Espagnol, de Français et d’Arabe, que Jamila m’apportera le repas de midi. Ce qu’elle fait.

Ce que je n’ai pas compris, c’est que Jamila m’apporterait les repas matin, midi et soir pendant une semaine. Qu’elle ferait le ménage, m’interdisant rigoureusement de me rendre utile. Qu’elle régirait la maison, en femme orgueilleuse et en maman poule. Car Jamila est la femme de menage de Hassan. Il l’ emploie quand il est là ou quand il loue sa maison. Ainsi, je fus l’espace d’une semaine un pacha, logé dans un palais et soigné par une gouvernante, droit sortie des mille et une nuit et ignorant parfaitement (et superbement) les langues européennes.

Je le confesse, cet « interzone » que j’imaginais avoir atteint – espace-temps vide et vierge, entièrement dévolu au repos, à l’errance et à la reflexion – est devenu l’interzone de Jamila.

Plutôt arrangeant de caractère, je me laisse entraîner sur cette pente au goût exotique. Jamila déboule le matin, prépare le petit déjeuner, m’arrose de parole que je ne comprends pas, me donne des ordres, que je suis bien obligé de comprendre sous peine de m’attirer les foudres divines. Elle m’apprends les bonnes manières, me dressant comme si j’étais un petit sauvage – se laver les mains, enlever ses chaussures, manger correctement avec le bout des doigts, ranger ma chambre … et surtout, ne rien faire qui ne soit pas digne d’un pacha. Je reçois ainsi régulièrement l’ordre de m’asseoir et de regarder la télé. Elle m’interdit de lire le journal ou de gribouiller quand je mange, de faire la vaisselle et surtout – comble de l’héresie – de faire ma propre lessive.

C’est en cette compagnie exclusive que je passe les 5 premières journées. Jamila vient, repart s’occuper de ses enfants, revient, repart, etc. A mesure, nous apprenons à nous apprivoiser et à rire de la barrière de la langue. Le peu que nous parvenons à échanger lui convient, et à moi aussi. J’apprends à prendre tout cela à la rigolade, et à ne pas rester bloqué sur les ratés et les malentendus (nombreux). L’intrusion de Jamila – qui est intrusive et fière comme on s’imagine une maman arabe  – me devient familière.

Le reste du temps, je le consacre à cet autre interzone – errances dans la charmante médina d’Assilah ou au port, thés au café de Rachid, courses au souk, travaille au cybercafé, causerie avec les jeunes du coin- tout cela avec une lenteur calculée, calquée sur la douceur de vivre de ce pays et de cet ville.

Surtout, je passe plusieurs heures quotidienne à plancher sur la langue arabe, à l’aide d’un manuel que j’ai amené de France. Apprendre l’arabe est une aventure. Une belle aventure. Qui n’a pas rêvé, enfant, de s’égarer dans un monde imaginaire, doté de son alphabet et de ses codes ? Et bien c’est cela, précisément, d’apprendre l’Arabe et de le vivre tous les jours. La calligraphie, la syntaxe, la prononciation, les moeurs – l’ordre des choses… tout est parfaitement nouveau.

Et le plus grisant, c’est que ça fonctionne. De jour en jour, Jamila s’amuse de mes tentatives. Elle m’encourage. Un jour,  je lui écris son prénom, en très gros, pour l’amuser. C’est précisément là que je comprends qu’elle ne sait pas lire l’arabe. Elle est si contente qu’elle le recopie. Bismillah ! Elle m’en parle encore…

Au milieu de la semaine, alors que je commence à sortir de l’univers confiné de mon Lonely Palass – je fais la connaissance d’un ami de Hassan, un certain Chéoui. Ceci fut le début d’un nouvel Interzone: celui des hippiz et freekiz qui, charmés par le lieu, se sont échoués sur les calmes rivages d’Assilah. C’est avec cette petite bande – et avec Hassan – que j’ai passé ces derniers jours, collectant des tranches de vie épatantes.

Ces tranches de vie – Chéoui, Nathalie, Ahmed- auront leur place dans ce blog. Très bientôt… avant mon départ pour l’Atlas, qui recule de jour en jour. Car Asilah est une ville piège…

à suivre : Le peuple de l’Interzone